Carte blanche : Imane Nachat s’élève contre l’interdiction du foulard dans une Haute école

Bruxelloise âgée de 30 ans, Imane Nachat est diplômée en Information et communication politique. De plus, elle milite pour les droits humains. Elle est active dans divers projets promouvant la participation citoyenne de la jeunesse bruxelloise.

Ce jeudi 4 juin, la Cour constitutionnelle a donné raison à la Haute École Francisco Ferrer. Pour l’institution, l’établissement était dans son bon droit d’interdire à ses élèves de porter des signes manifestant une appartenance philosophique ou religieuse. Cet avis de la Cour fait suite à une action en cessation contre le règlement d’ordre intérieur de l’école introduite en 2017 par des élèves devant le tribunal de première instance de Bruxelles. Le tribunal s’est donc adressé à la Cour constitutionnelle et doit encore se prononcer. En attendant, la réaction de la Cour fait débat. L’échevinat à l’éducation de la Ville de Bruxelles se réjouit (ce qui a d’ailleurs outré l’humoriste Abdel en Vrai). Unia, par contre, qui avait introduit une procédure en justice contre la Haute École Francisco Ferrer, est « surprise et déçue  ».

Elle réagit à la prise de position de la Cour constitutionnelle concernant le port du foulard dans la Haute école Francisco Ferrer. Elle-même a été contrainte de changer ses projets d’études en raison de l’interdiction faite aux femmes portant le foulard de s’inscrire dans certaines filières.

Carte blanche d’Imane Nachat

« C’était un jour d’été en 2008. J’avais 18 ans. Je portais mon foulard.

Fraîchement diplômée de secondaire technique de qualification, il était venu le moment tant attendu : entamer des études supérieures. J’hésitais entre deux filières, interprète ou ingénieure.

À l’époque, il y avait 3 écoles de traduction à Bruxelles. Une seule offrait la combinaison « traduction-interprétation arabe-anglais ». Il s’agissait de la Haute École Francisco Ferrer. J’avais eu vent que cette école n’acceptait pas le foulard. Non sans peine. L’affaire était donc ainsi réglée.

Je procédai par élimination et décidai alors d’intégrer une des meilleures écoles d’ingénierie informatique de Bruxelles. Je savais que je n’en avais pas les compétences. Une prof de rhéto m’avait dit : « Il faut se rendre à l’évidence, tu as fait de la technique, ça n’ira pas… » La seule évidence à cet instant, c’était qu’elle ignorait que j’avais hérité de la fierté rif de mon grand-père.

J’arrive sur place. Avec mon foulard sur la tête. La secrétaire constitue mon dossier et m’annonce que je suis officiellement inscrite. Moi, à cet instant, je m’imagine déjà ingénieure. Je m’apprête à quitter l’établissement lorsque j’entends le maudit : « Donc pour le voile… » Ben oui, il le fallait bien. Elle me signalait – après m’avoir inscrite, comme s’il s’agissait d’une information dérisoire, donc – que mon foulard n’était pas toléré dans l’école. « Mais vous pouvez le retirer dans les sanitaires de l’entrée hein, il y a un miroir », ajouta-t-elle. C’était le cadeau de la maison. Quelle bonté. Je la remerciai pour ce geste et me désinscrivis.

Il pleuvait. Des gouttes de pluie venaient masquer mes yeux déjà mouillés. C’était toutes mes perspectives d’avenir qui s’effaçaient. Un monde qui s’effondrait. Mes rêves que l’on tuait.

« On se retrouve à faire des choix par dépit »

Alors on se retrouve à faire des choix par dépit. À faire des listes d’écoles ou de métiers : « acceptent »  / « acceptent pas ». À avoir cet horrible sentiment d’être limitée dans un État de droit. Un procédé qui rappelle des heures sombres de l’histoire.

Il m’a fallu un an pour rebondir. Un an pour défricher les programmes, mais aussi les règlements d’ordre intérieur. Je m’étais fait le serment de dénoncer les injustices. J’en avais fait une mission de vie. Ceci m’a poussée à entamer des études de sciences politiques. Un parcours que j’ai complété en intégrant la faculté « Information et Communication ». J’avais pour modeste ambition de mettre en lumière des causes que j’estime justes. Mignonne que j’étais à 18 ans, je pensais naïvement que je pourrai un jour devenir journaliste, avec mon foulard, en Belgique, cet État de droit rappelons-le.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. Je ne suis ni traductrice, ni ingénieure. Je suis journaliste par obligation. Sans carte de presse.

Nous sommes en 2020, soit 12 ans plus tard. La Cour constitutionnelle donne raison à l’Institut Francisco Ferrer qui interdit le port du foulard. Cette même école. La blessure se réveille. La rage avec sommes en 2020 et j’ai la rage de voir toujours circuler ces fameuses listes d’écoles et entreprises  « hijab friendly ».

J’ai la rage qu’on se réjouisse de notre exclusion. J’ai la rage que l’on nous impose une conception tordue de l’émancipation.

Nous sommes en 2020, et des jeunes femmes belges, de confession musulmane, connaîtront la même situation.

Devoir choisir entre leur foulard et leur avenir. Des rêves d’enfants à abolir. »

3 pensées sur “Carte blanche : Imane Nachat s’élève contre l’interdiction du foulard dans une Haute école

  • 26 juin 2020 à 9 h 16 min
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    Quand on vit dans un pays, on en suit et adopte les coutumes et mode de vie, surtout quand ils sont le résultat d’une très longue lutte de laïcité. Dans le cas de la Belgique, cette laïcité nous tient particulièrement à coeur à cause des excès passé du catholicisme.
    Il fut une époque où avoir un logement, un travail, une aide ne se faisait que si on démontrait être un “bon catholique” et pas seulement un “catholique”… C’est pour cette raison que nous avons absolument dû prendre une législation interdisant les signes religieux et philosophiques visibles, à cause du prosélytisme que nous vouons à tout prix éviter.
    En parallèle, il y a aussi eu l’égalité hommes-femmes qui existe depuis peu en Europe, (sur la ligne du temps) et qui est très importante pour nous. La situation de la femme dans les pays musulmans est à nos yeux un recul que nous ne voulons absolument pas importer chez nous. Le foulard symbolise à nos yeux ce recul, principalement dans sa motivation récurrente de “ne pas tenter les hommes”…
    Pour nous, c’est les hommes qui doivent se dominer, et ce n’est pas aux femmes à devoir se cacher.
    Je vous invite à visionner le reportage de Sophie Peeters, tourné à Bruxelles et qui montre bien le problème : https://www.youtube.com/watch?v=mJx3kSPUi2I&t=109s
    Pour nous, PAS question d’imposer le foulard comme solution. Ce sont les harceleurs qui doivent cesser !
    Pour terminer, nous avons aussi une tradition d’enlever son couvre chef ou son foulard quand nous entrons dans un lieu couvert, dans une institution. En ce qui concerne les écoles, il y a eu par le passé des interdictions de foulard qui ont dû être explicite, causée par exemple, par une mode des foulards Hermès, que tous les budgets ne pouvaient pas suivre…
    Pour toutes ces raisons, notre pays ne veut PAS de signes extérieurs de convictions religieuses ou philosophiques dans les institutions, tant au niveau du personnel que des usagers.
    Et surtout dans l’enseignement où la laïcité est devenue une valeur essentielle.
    Dans la vie privée, chacun fait ce qu’il veut. Pas dans les institutions publiques fiancées par les impôts.

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    • 6 juillet 2020 à 16 h 29 min
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      je dirait plutôt : ” Dans le cas de la Belgique, cette “neutralité” nous tient particulièrement à cœur à cause des excès passé du catholicisme…” cordialement

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