Lesbos (Grèce) : les migrants sombrent dans le désespoir après l’incendie du camp de Moria (témoignage)

Sepideh Farsi, réalisatrice de films iranienne,  se trouvait en Grèce, à Lesbos plus précisément, quand l’incendie du camp de Moria sur l’île de Lesbos a démarré. Connaissant les lieux pour y avoir tourné un long-métrage de fiction (Demain, je traverse), elle est retournée sur place. Elle a témoigné à Mediapart dont voici les grandes lignes.

“Nous sommes à Pikpa, un camp de réfugiés géré par une ONG, à l’extérieur de Mytilène, pas très loin du camp de Moria”, explique-t-elle, d’après ce qu’un réfugié lui a raconté.

“M.” (son nom est gardé anonyme), comme tous les réfugiés qui habitent « Pikpa village », est fait un passage par Moria.

Farsi déclare : “M. me raconte, évitant mon regard, sans doute pour se donner du courage ou par réserve, qu’il a débarqué en Grèce avec sa famille, après avoir perdu ses parents dans un attentat suicide de Daech ayant frappé une mosquée chiite à Herat, sa ville natale. Et après une descente chez lui des milices talibanes et le passage à tabac de sa femme, faute de l’avoir trouvé, lui. Des pains pour les réfugiés du camp de Moria“.

Faire la cuisine pour des réfugiés afghans qui ont traversé la mer avec eux

La réalisatrice ajoute : “Il est à peine 7 heures du matin et devant M., il y a plusieurs pains déjà cuits en train de refroidir. Il a dû commencer à l’aube. Je sais que d’habitude, c’est plutôt sa femme qui fait le pain. Je lui demande où elle est et M. me dit qu’elle se repose, car elle faisait la cuisine jusqu’à deux heures du matin pour préparer des repas pour leurs amis de Moria, deux autres familles afghanes qui ont fait la traversée avec eux.

man in black jacket walking on street during daytime
Un camp de réfugiés en Grèce – photo Julie Ricard

Mais moins chanceux ou moins vulnérables, ils se trouvaient encore à Moria au moment de l’incendie. La capacité d’accueil de Pikpa (quelque deux cents personnes) est dérisoire par rapport au nombre de migrants parqués sur l’île de Lesbos – ayant atteint 28 000 il y a quelques mois, presque autant que les habitants de Mytilène, il était redescendu à 13 000 au moment où Moria a pris feu, le 8 septembre.

Farsi dit : “M. me confie que la nourriture distribuée à Moria depuis l’incendie est largement insuffisante et leurs amis de « game » (l’expression qui désigne les groupes formés pour les traversées) restent sans manger. M. et sa femme ne peuvent pas rester indifférents à leurs appels au secours. Ils ont des petits enfants, me dit-il. Ils sont comme nous. On ne peut pas les laisser tomber. Une fois le pain cuit, il le charge, avec les barquettes de repas et quelques vêtements pour enfants, dans une cagette plastique sur le porte-bagages de son vélo pour filer vers Moria.”

Violences des habitants de Lesbos envers les migrants : un risque constant

La réalisatrice relate un événement : “Je croise le regard inquiet de sa femme, A., qui s’est réveillée entre-temps. Il arrive qu’il y ait des réactions violentes par des habitants hostiles ou des arrestations arbitraires par des policiers grecs, sur la route. Mais M. est confiant. J’ai le papier de Pikpa, il me dit. Il ne m’arrivera rien. Ils vont me laisser revenir“.

person holding black android smartphone
Une scène dans un camp de réfugiés de Grèce – Photo Julie Ricard

La réalisatrice témoigne : “A., sa femme, se prépare déjà pour le travail de la journée, qui sera longue. Les habitants et bénévoles de Pikpa ont décidé ensemble d’être solidaires avec les gens de Moria. Dès le premier jour, plusieurs centaines de paquets de vêtements et de rations de nourriture y sont envoyés. C’est un groupe de femmes migrantes, habitantes de Pikpa, aidées par les bénévoles, qui s’en charge, fournissant certains jours jusqu’à mille repas“.

Puis elle a pris la route vers Moria pour se rendre compte des dégats de l’incendie par elle-même.

Des policiers grecs ordonnent de faire un détour

Farsi explique : “Arrivés au barrage, alors qu’on est à 200 mètres de l’entrée du camp, les policiers nous obligent à faire un grand détour d’une vingtaine de kilomètres pour nous présenter à l’autre entrée du camp. Le chauffeur de taxi qui nous emmène nous dit, comme signe de solidarité, qu’il arrête le compteur à 20 euros, parce qu’il trouve cela injuste de nous faire payer plus alors qu’on était pratiquement arrivé. Ce jour-là, les policiers grecs décrètent que personne ne passe leurs barrages sauf quelques membres de Médecins sans frontières, et surtout pas les journalistes étrangers ! Et de fait, de l’autre côté aussi, les policiers nous refusent l’entrée. Alors, N. me propose de passer par un chemin de traverse et d’escalader une colline pour accéder au camp.

Depuis l’incendie de Moria, N. opère en solo, en attendant que l’ONG avec laquelle il travaillait obtienne l’autorisation d’intervenir. Ce qui risque d’être long, étant donné la bureaucratie grecque. Chaque matin, il fait des provisions, achetées avec ses propres deniers, autant qu’il peut apporter de ses deux mains et sur son dos, puis grimpe la colline pour les distribuer à ceux qu’il croise.

Besoin de produits de base pour vivre

Farsi explique en outre : “À peine quelques-uns m’ont-ils entendu parler persan qu’un groupe se forme autour de moi. Les questions et les demandes fusent. Avec quelle ONG je travaille ? Suis-je journaliste ? Qu’est-ce qui va leur arriver ? Comment est le nouveau camp ? Faut-il accepter d’y aller ? De l’eau à boire, du lait en poudre pour les nourrissons, du savon, du shampooing, du papier toilette, des médicaments, et des chaussures, surtout des chaussures pour enfant. Ils n’ont plus rien, ayant tout laissé derrière eux dans les tentes lors de la nuit de l’incendie“.

Sepideh Farsi termine par une autre scène qui l’a marqué, dans Mediapart : “Une jeune femme me fait signe d’approcher. Elle berce un nourrisson. Je m’agenouille près d’elle. Elle me montre son sein. Elle n’a plus de lait. « J’ai accouché juste une semaine avant l’incendie », me dit-elle. Elle a trois autres enfants à nourrir et rien à manger. Son mari me montre un paquet de biscuits entamé et m’explique que c’est tout ce qu’ils ont eu à manger depuis la veille“.

*La photo de couverture ne sert que d’illustration