Les médias entre le pouvoir du numérique, les enjeux du journalisme et les intérêts nationaux

Dr. Mohamed Nouri / Chercheur en paix et en gestion des conflits. Université de Grenade | Publié sur alifpost.orgTraduit de l’arabe par R

Les médias, c’est-à-dire l’ensemble des canaux de diffusion d’informations, sont un moyen d’expression essentiel pour les sociétés démocratiques, en particulier vu leur rôle majeur dans l’édification de l’opinion publique. Au cours du siècle dernier, les médias ont constitué un lien essentiel entre le système ou le pouvoir et le peuple, et sa diversification a contribué au fonctionnement de la démocratie, au point de devenir l’un de ses piliers. Depuis, ils ont cheminé ensemble. Aujourd’hui, ces outils sont devenus facilement accessibles au public, à un coût raisonnable et de manière plus équitable. Aux niveaux national et international.

Cependant, nous constatons au cours des vingt dernières années qu’il y a eu un changement significatif dans le paysage médiatique et un déclin progressif du journalisme d’opinion en raison de l’arrivée systématique et impactante des grandes firmes du numérique comme Apple, Google, Microsoft et Facebook dans le domaine de l’industrie des médias (presse, télévision et radio) non seulement en tant que plateformes de diffusion mais surtout en tant que producteurs du contenu, et bailleurs (ce qui a pour effet de domestiquer) de grands médias (directement ou en créant certains studios dans le but de fournir un contenu “pré-formaté” ou sur les réseaux sociaux).

On compte quatre firmes qui contrôlent aujourd’hui 80% de l’énorme dynamique de l’information, des informations qui affectent tout, ce que nous entendons acheter, ce que nous faisons de nos jours, notre santé, notre façon de conduire, nos comportements émotionnels et sexuels, nos opinions et nos tendances politiques, etc. Le plus drôle, c’est que 70% de ces données sont fournies par nos utilisateurs, volontairement, et toutes sont soumises à un balayage et une analyse, minutieux !

En raison de cette grande quantité d’informations, d’une puissance financière sans précédent et d’une influence durable, ces firmes géantes ont affecté les politiques étatiques, comme cela s’est produit dans l’affaire Facebook-Cambridge Analytica, ainsi que sur l’opinion publique en raison de la sélectivité  du moteur de recherche Google, par exemple au niveau des résultats de recherche, puisqu’il peut annuler ou tout au moins négliger des sites qui ne recoupent pas ses intérêts ou ceux placés sur la liste noire du département de la Défense des États-Unis, tels que les sites appartenant à des courants socialistes ou pacifistes, ou proches de la Russie, ou ceux appartenant à des journaux spécialisés dans l’investigation journalistique, comme c’est le cas avec le magazine en ligne The Intercept.

En pratiquant la sélectivité des sujets et en se concentrant sur une information ou une discussion spécifique au détriment d’une autre, nous sommes face à l’agnatologie, c’est-à-dire une méthodologie dont le but est d’aplatir et d’unifier les idées et d’abolir la diversité des opinions, de sorte que la proportion de fréquentation intensive  du moteur  de recherche Google soit la clé pour évaluer la qualité de l’information, et l’étendue de l’impact du contenu devient plus important que celle-ci et le nombre de “Likes” sur Facebook ou YouTube est la dernière chose à déterminer la qualité du travail journalistique ou artistique.

Résultat : l’effondrement des frontières entre l’information, la communication et la publicité, entre la vie privée et la vie publique, et un rôle croissant de l’internet, des réseaux sociaux et des discours simplifiés prêts à l’emploi, dans l’évaluation et la résolution des conflits, des guerres, du terrorisme, des épidémies et des droits de l’homme, ce qui nous place au cœur de l’éthique des médias et des  enjeux, dans un contexte caractérisé par d’incroyables progrès technologiques qui touchent en profondeur,  non seulement l’aspect lié au modèle économique des médias, mais aussi les formes de leur organisation, leurs métiers et leurs contenus.

Aussi, nous sommes en droit de nous interroger sur la qualité et la fiabilité des informations présentes aujourd’hui sur le Web et même dans les journaux et les chaînes de radio et de télévision, détenues d’une manière ou d’une autre pour les géants du Web c’est-à-dire nous interroger sur le principe de la démocratie en soi, d’autant plus que nous savons que la diversité des médias ne signifie la diversité d’opinion, sans parler  des médias orientés, des  influenceurs, et  des sondages qui mobilisent une quantité énorme de données, que ces  géants s’approprient sur les souhaits et les idées des  personnes sondées pour influencer leur comportement et leurs choix (y compris électoraux).

Dans de telles circonstances, il semble difficile pour les médias de continuer à jouer le rôle de quatrième puissance après que les médias en mesure de réaliser le principe de transparence sont devenus une espèce rare en voie d’extinction.

Par conséquent, cela suscite de nombreuses questions, sur le présent et l’avenir. Des questions réalistes dans leur diagnostic et douloureuses en termes de réponses probables, j’évoque ici en particulier deux questions :

  • Quelles sont les impacts de l’intégration du Big Data dans le secteur des médias, sa prise de contrôle progressif de l’État national, sur la démocratie et ses valeurs humaines (les droits humains en particulier) ?
  • Quelle est l’identité des Etats supranationaux que ces grandes firmes sont entrain de concevoir à la lumière de la globalisation ?

Commençons d’abord par voir comment ces firmes digitales voient l’État.

Pour la nouvelle oligarchie de la Silicon Valley, on peut affirmer que l’Etat sous sa forme actuelle représente le premier ennemi « qui doit être éliminé » ! Pourquoi ? Parce que le gouvernement, de l’avis de Patri Friedman, ancien ingénieur chez Google et petit-fils du célèbre économiste libéral Milton Friedman « est un laboratoire inefficace et une démocratie incompatible avec la nouvelle réalité », et le système politique, ajoute Friedman, « est immuable et les règles d’organisation du commerce ou l’utilisation de données privées ou publiques sont caduques et entravent les progrès et le développement. »

Dans le même esprit, et sur la base des mêmes arguments, le président de Paypal, la plus grande firme mondiale de services de paiement en ligne, a déclaré en 2009 qu’il y avait une concurrence fébrile entre « politique et technologie », et il a  rajouté en 2013 lors du différend budgétaire qui a contraint le gouvernement fédéral américain  à suspendre temporairement ses services: “Les grandes firmes surpassent le pouvoir politique et  les états parce que si elles  ferment,  cela a pour effet de faire chuter les actions boursières et faire faillite, tandis que si le gouvernement ferme et suspends ses services, rien ne se passera du tout et nous continuons de progresser. Au contraire, la paralysie du gouvernement est bonne pour nous tous.”

Quant à Balaji S. Srinivasan, spécialiste de Bit coin ou la monnaie virtuelle, il a souligné lors d’un colloque organisé en 2013 sous la devise de Silicon Valley’s ultimate exit : « Les États-Unis sont en voie d’extinction et l’Histoire le gommera bientôt, et c’est pourquoi la création d’une nouvelle patrie est inéluctable. “Chaque fois qu’une entreprise est dépassée, il est inutile d’essayer de la réhabiliter de l’intérieur. Tout ce qu’il y a à faire, c’est de la quitter et de créer une entreprise émergente, une nouvelle start-up.” Pourquoi ne pas faire de même avec l’État ? »

Puis, en 2014, vient le rôle de Larry Page, le fondateur de Google, avec Serguei Brin, pour annoncer à une foule de développeurs qu’il y a « éventail de questions importantes et motivantes que nous pouvons entreprendre, s’il n y’avait pas d’intervention des gouvernements et si elles n’étaient pas jugées illégales ».

Pour cela, Mark Zuckerberg, fasciné  par le livre de son mentor Moisés Naím, «The End of Power», un livre  qui traite d’un monde en évolution pour donner plus de pouvoir aux individus au détriment d’organisations telles que les gouvernements et les armées, voit que cette barrière doit tomber car «le vrai pouvoir n’est plus aujourd’hui dans les mains de l’État, mais plutôt  entre les mains des individus qui tissent des relations sociales entre eux, c’est ce que Facebook fait. »

Dans ce cas, il n’est pas surprenant que ces personnes luttent de toute leur force pour séparer les firmes de haute technologie des États et leur stabilité dans ce qui est appelé les ” Villes flottantes” éloignées de la souveraineté des États et des impôts qui sont considérés comme le premier pilier et l’une des grandes compétences de l’État national.

Par conséquent, ces firmes sont en mesure de cette manière de manipuler d’énormes fonds et hors de contrôle, abattre les frontières et malmener le modèle d’État national en supprimant ses compétences les plus importantes et en marginalisant la gouvernance démocratique qui, à leur avis, est agaçante et entrave leur appétit illimité.

Pour cette raison, ces firmes ne cessent de demander désespérément de remplacer la logique de souveraineté territoriale par une souveraineté fonctionnelle où la démocratie n’est pas celle qui anime les sociétés mais plutôt les entreprises privées.

Maintenant, voyons la position des propriétaires de ces grandes firmes médias.

« Notre devise, dit Google, est d’organiser les informations dans le monde pour les rendre accessibles utiles à tous. » Il va donc de soi que cela signifie que les médias représentent un autre ennemi qui doit être apprivoisé tant qu’il est en concurrence avec elles pour produire de l’information et la communiquer au public.

Pour ce faire, il existe un grand stratagème qui consiste d’abord par affaiblir l’adversaire et lui tendre une main par la suite, pour lui imposer la signature d’un accord, où les médias sont défavorisés

Prenons, par exemple, ce qui s’est passé en France il y a quelques années : après que Google a généré 6 milliards de dollars de recettes publicitaires ont bénéficiaient les organes de presse écrite, ces derniers ont réclamé que le gouvernement oblige Google à payer une taxe sur les produits publicitaires publiés par son site Web, qui sont inclus dans la section des actualités.

Afin d’anticiper l’adoption par le gouvernement et le Parlement d’une loi exigeant de payer, Eric Schmidt, président général de Google, s’est rendu à l’Élysée en février 2013 pour s’entretenir avec François Hollande et des responsables de la presse française. Résultat : au lieu de payer cette taxe, Google a créé un “fonds” d’aide, pour “l’innovation numérique de la presse” (FINP) pour soutenir des projets qui facilitent le développement de l’activité de la presse sur le web, et un tiers des 60 millions de dollars inclus dans ce fonds, a bénéficié à 9 quotidiens et hebdomadaires bien connus. Le document a été approuvé – un accord par le président Hollande en personne et Eric Schmidt, comme s’il s’agissait d’un chef d’État et non d’un chef d’entreprise.

La même chose s’est produite avec Facebook, qui a signé en 2015 un accord avec 9 grands journaux américains, anglais et allemands, selon lequel il est question de mettre en œuvre de l’algorithme conçu par les ingénieurs de Facebook, pour choisir le type d’articles à mettre en avant sur le réseau, ce qui signifie que Facebook est devenu un filtre qui s’occupe  selon sa propre logique d’amplifier ou d’éclipser les informations (et leurs effets) produites par d’autres, cela signifie également que ces journaux intègrent lentement le giron de Zuckerberg.

La même logique s’applique également aux articles Instant (Les articles instantanés), c’est-à-dire le player qui peut, à partir du réseau social Facebook, accéder au contenu de certains journaux, comme Le Parisien, 20 Minutes, Paris Match, Les Echos. Quant à Apple, il pratique un contrôle plus directement, car il interfère via la censure et l’interdiction des formes numériques de certains journaux sur iPhone et iPhone.

En France. Après le départ de Hollande et l’avénement de Macron, le ministre des Finances, Bruno Le Maire a voulu taxer les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et même le Parlement français (source de la volonté populaire) a approuvé cette décision en juillet, et ce  les GAFA ont réagi en faisant pression sur Donald Trump, et ce dernier a dû menacer la France de suspendre ses exportations vers les États-Unis, et la France a reculé, alarmée par une telle décision !

Il va sans dire que nous sommes confrontés à des firmes qui considèrent la démocratie et ses valeurs universelles (y compris la liberté de la presse) comme quelque chose de dépassée. Ce qui compte, c’est ce qu’Antoinette Rouvroy appelle la « Gouvernance algorithmique », une nouvelle gouvernance qui anticipe ce qui est possible, c’est-à-dire sur ce qui pourrait être au lieu d’organiser des comportements et ne s’adresse qu’aux individus qu’à travers les alertes déclenchant chez eux des réactions plutôt que de compter sur leur capacité à comprendre et à agir.

La Crise du Covid-19 et le confinement montrent que les grandes firmes de Big Data sont les bénéficiaires de cette crise et de ses répercussions sur la nouvelle organisation des sociétés, et cette crise va accélérer le rythme de la transition vers la gouvernance algorithmique qui cachent beaucoup, et nous sommes entrés dans la phase disruptive qui précède le déclin complet de l’ancien modèle.

En résumé, nous sommes confrontés à un avenir dirigé par ces firmes (big data), dans lequel les États nationaux et les classes politiques se décomposent peu à peu jusqu’à ce qu’ils la disparition et que le coup de grâce soit tiré sur ce qui reste de la démocratie et de son système représentatif après avoir domestiqué la presse et l’avoir servie aux nouveaux lobbies.

Sera-t-il judicieux de voter tous les 4 ou 5 ans dans un futur proche, où ces firmes sauront en temps réel comment chaque individu interagit avec toute proposition qui concerne l’organisation collective des sociétés ? « On ne croit pas à ça », disent les géants de big data !

A présent, nous nous questionnons : quelle est la position des médias arabes (et marocains en particulier) envers cette nouvelle situation ? Y a-t-il des études à cet égard qui surveillent les degrés de pénétration dans cette plate-forme médiatique ou autre ? Quels sont les risques de ce contrôle sur la stabilité politique, sociale et économique de nos pays, exacerbés par une crise de gouvernance fragile ? Comment les nouveaux gouvernants de nos régimes politiques du MENA peuvent-ils gérer l’information et même l’anticiper (le vrai pari du futur) et tout ou partie de l’information (et avec elle l’opinion publique) entre les mains des grandes firmes ?

Nous disons cela parce qu’en incluant l’inconnu et inconstant au lieu du connu et du linéaire, ces firmes peuvent faire de l’événement (ou une information), réel ou fabriqué, une réelle préoccupation pour les Etats et les sociétés en confrontant ces dernières à la faiblesse et à la fragilité, face à la possibilité de perdre les acquis laborieusement décrochés, ou de les motiver sur une voie qui ne laisse rien et n’épargne rien pour revendiquer ses droits. Et lorsque l’événement (ou l’information) prend une tournure dramatique, cela alimente sa colère et fait de sa vie une simple maladie, sans valeur ni utilité !

Oui, toute information, tout événement, surtout tout échec dans sa gestion suscite la colère du peuple et se tourne vers les dirigeants, les gouvernants qui mettent leur vie entre leurs mains, rejoignant la liste de leurs ennemis, d’autant plus que les gouvernants ne sont plus aujourd’hui ces rois-magiciens qui ont le pouvoir d’interdire et de permettre à travers la conquête ou la tentation, la magie ou le droit divin, mais la plupart d’entre eux sont des moines – des hommes de droit dont la mission est de contrôler et de gérer les affaires des gens et leur autorité sous réserve d’une bonne gestion et linéaire dans le temps de ces affaires.

Par conséquent, nous pensons que le véritable enjeu pour les médias à la lumière de cette nouvelle situation est de rechercher la réconciliation entre les trois piliers de la philosophie des médias, et nous entendons par là le principe de la liberté d’expression, le principe du devoir d’information et le principe de responsabilité, car si la démocratie requiert le droit d’accéder à l’information et de révéler des secrets, cela n’exclut pas d’enquêter d’abord sur les sources de ces informations et vérifier le degré de crédibilité de celles-ci, puis s’assurer que le principe de diffusion des informations n’entre pas en conflit avec la vie privée et avec les secrets des pays et des gouvernements qui ont besoin d’une certaine confidentialité pour préparer leurs décisions politiques ou économiques.

Oui, nous nous trouvons aujourd’hui peut-être devant la nécessité de sortir d’un accord sur l’importance de la possession de l’information vers la dynamique de la connaissance du décodage et de la lecture entre ses lignes. Pour ce faire, les principaux acteurs des médias doivent sortir du noir vers la lumière et la transparence, explique Gerd Leonhard, un futuriste européen, expert des médias, et transcender ce qu’on appelle la gestion de l’insatisfaction, vers une organisation associant le citoyen aux médias, qui va jeter les ponts de dialogue et de confiance entre la société civile, les journalistes, les médias et les pouvoirs publics.

Nous avons besoin d’organiser la spécificité locale en temps de mondialisation, nous avons besoin d’une industrie nationale de l’information afin d’anticiper et d’éviter les effets négatifs résultant de l’incapacité à la gérer !