France : l’Etat menace la liberté d’informer, dénoncent les journalistes de l’audivisuel

Le message est clair : les journalistes de l’audiovisuel dénoncent une dérive menaçante pour la liberté d’informer.

Dans le journal Le Monde du 4 décembre, la profession a dénoncé “des tournages soumis à des conventions de plus en plus intrusives de la part des institutions. Le ministère de l’intérieur a proposé une médiation. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder un vase qui se remplissait silencieusement.”

« D’habitude, on travaille chacun de notre côté, raconte Elise Lucet, la présentatrice et rédactrice en chef des magazines de France 2 « Envoyé spécial » et « Cash investigation ».

Mais quand on a reçu cette convention de tournage, on a commencé à s’appeler les uns et les autres. C’est rarissime. En quelques heures, tout le monde a répondu présent. »Samedi 28 novembre, les directeurs de l’information des chaînes de télévision, les présentateurs, producteurs, rédacteurs en chef de magazines d’information, les sociétés de journalistes et diverses instances représentatives ont collectivement dit « stop ». Dans une tribune publiée sur le site de Franceinfo, ils s’alarment : « Les tentatives de contrôle de nos tournages par les pouvoirs publics (police, justice, administration pénitentiaire, gendarmerie notamment) n’ont jamais été aussi pressantes (…).

Droit à la censure ?

En exigeant une validation de nos reportages, les pouvoirs publics veulent s’octroyer un droit à la censure. »A l’origine, les conventions de tournage sont destinées à protéger « la sécurité des personnes ou d’institutions dans des cas très spécifiques », rappelle le texte. Etablies entre les équipes de tournage et les institutions qui les accueillent, elles visent, par exemple, à préciser qui ou quoi flouter.

« Respecter l’anonymat d’agents du ministère de la défense, dissimuler les caméras de surveillance dans les établissements pénitentiaires, évidemment, tout cela est déontologiquement acceptable, reconnaît Elise Lucet. Mais il y a clairement une dérive. Ces dernières années, on a progressivement vu apparaître de nouveaux alinéas, des demandes de plus en plus intrusives, qui constituent des entraves à notre métier. »Une velléité de contrôle éditorial quasi totalLes récentes conditions réclamées par le service de la communication de la police nationale, à l’occasion d’un reportage à venir pour « Envoyé spécial », ont constitué une sorte de Rubicon.

Cette fois, il était exigé de « visionner l’émission dans sa version définitive avant première diffusion, dans un délai permettant une éventuelle modification » – en général, il suffit aux auteurs d’un reportage de montrer les images éventuellement problématiques de manière isolée, sans le son, pour que les chargés de communication constatent le respect des consignes.

Les communicants se revendiquaient aussi, dans ce même document, les « seuls habilités à valider définitivement le contenu produit sur les plans juridique, éthique et déontologique », prétendaient interdire « des scènes pouvant être considérées comme choquantes » et soumettaient la diffusion du moindre extrait du reportage à leur « accord express ». Soit une velléité de contrôle éditorial quasi total le contexte de tension entre la presse et les institutions, provoqué par la proposition de loi « sécurité globale » et le nouveau schéma national du maintien de l’ordre, qui a vu la profession se mobiliser massivement, ces prétentions ont choqué au point d’unir contre elles TF1 aussi bien que France Télévisions ou BFM-TV.

Critiques des journalistes

Sont cités à titre d’exemples, par la journaliste Aude Dassonville, à l’origine de l’article critique : Emmanuel Chain, Bernard de La Villardière, Marie Drucker, Harry Roselmack, Renaud Le Van Kim, notamment Discutons-en »« Des procédures pénales ont-elles déjà été annulées parce qu’une personne n’avait pas été floutée dans un reportage ? Y a-t-il déjà eu une évasion parce qu’un reportage montrait l’emplacement des caméras de surveillance ?, interroge Philippe Levasseur, le directeur général de la société de production Capa Presse. S’il y a des problèmes, discutons-en, et voyons comment y remédier. Mais nous ne pouvons accepter ce type de contrôle à la fois démesuré et dangereux. »Le ministère de l’intérieur a été le premier à réagir à cette tribune.

Aude Dassonville ajoute au sujet du ministre : “Il a proposé aux signataires une rencontre lors de la semaine du 7 décembre. « Nous aimerions que le sujet soit débattu de manière large, afin que soient sensibilisées d’autres institutions, précise Philippe Levasseur. Parce que, demain, nous pourrions voir apparaître des demandes similaires du ministère de la santé, de l’éducation nationale pour les écoles… »La tribune rappelle que « la presse est déjà soumise au contrôle du législateur », notamment au travers de la loi de 1881 sur la liberté de la presse, à laquelle s’ajoutent les « chartes déontologiques sans cesse améliorées depuis le texte initial de 1918 ».”