“Les Gilets Jaunes sont un révélateur de la pente autoritaire sur laquelle glisse l’Etat Français”

Dans un entretien donné au journal français l’Obs, Olivier Fillieule et Fabien Jobard sont revenus sur le contenu de leur livre “Politiques du désordre”. Ils ont expliqué de quelle manière le traitement policier et politique du mouvement des gilets jaunes a été un révélateur de la brutalisation croissante du maintien de l’ordre. Exemples à l’appui.

Le mouvement des « gilets jaunes » a vu naître en France entre fin 2018 et début 2020 une série de confrontations très brutales entre manifestants et forces de l’ordre. David Dufresne avait réalisé un comptage de chaque personne violentée par la police au cours de ce mouvement. “Existe-il des chiffres permettant d’objectiver cette violence ? Et de conclure à son augmentation par rapport à des mouvements plus anciens ?” C’est ce que se sont demandés Fabien Jobard et Olivier Filleule, les auteurs du livre.

“Nous n’avons pas connu dans les quarante dernières années de mouvement social qui ait eu pour conséquence une telle quantité de blessures irréversibles : on ne recoud pas une main, on ne recolle pas un œil. Ce à quoi il faut ajouter la mort d’une octogénaire à Marseille (Zineb Redouane) et, même si ça n’était pas lors d’une manifestation revendicative, la noyade d’un homme à Nantes (Steve Maia Caniço). Or les morts en manifestation sont des événements très rares : Vital Michalon en 1977, Malik Oussekine en 1986 et Lucien Barbier, militant CGT, l’année suivante. Donc oui, il y a « brutalisation ». (…)” déclare Fabien Jobard, co-auteur du livre.

La police française (les CRS) pendant une manifestation des Gilets Jaunes – DR

Olivier Fillieule ajoute : “Le recensement des blessures du côté des manifestants fait aussi l’objet d’une instrumentalisation politique : leur augmentation est présentée par l’autorité civile et les forces de police comme la conséquence d’une évolution des manifestations, de plus en plus violentes.”

Les « gilets jaunes » ont révélé la violence d’Etat

Les auteurs font état d’une “réforme” du maintien de l’ordre. “La séquence de « brutalisation » a commencé dans les années 2010 avec Sivens et la mort de Rémi Fraisse, la COP21 et Nuit debout, dans la continuité de la lutte contre les mouvements altermondialistes qui avait marqué la décennie précédente. Avant, dans les années 1980 et 1990, le maintien de l’ordre avait connu une période de pacification. (…) Trois points marquent cette évolution depuis les années 1990.”

Ces trois points sont : “Premier point : les chefs de la police d’aujourd’hui se sont formés avec les violences urbaines et non plus, comme il y a trente ans, avec les manifestations revendicatives classiques, celles des sidérurgistes par exemple. Pour eux, le désordre est de nature émeutière, et il appelle donc des unités, des tactiques, des équipements employés en banlieue – aller au contact au plus vite, interpeller. Deuxième point : la manifestation – depuis le traumatisme de Juppé en 1995, qui finit par céder à la rue – n’est plus vue par les gouvernements comme un moyen légitime de participation à la décision collective. Les « gilets jaunes » en ont pris acte et ont dérogé aux règles et attentes. Et s’il y a une chose que la police n’aime pas, c’est être prise par surprise. Troisième point : depuis le début des années 2000, les politiques se sont convaincus que l’ère des mouvements sociaux était passée, que les gros bataillons de CRS et de gendarmes mobiles coûtaient trop cher, qu’il fallait réduire ces effectifs au profit de forces rapides et « projetables ». Face aux « gilets jaunes », il a fallu mobiliser toutes les forces à disposition : des unités antiterroristes à la brigade d’assistance aux personnes sans abri (Bapsa). Tout cela converge vers la fin du tant vanté « maintien de l’ordre à la française ».”

person in green and blue striped shirt
Autocollant demandant la démission de Macron sur un gilet jaune – DR

Les auteurs mettent en relation les attentats terroristes et les violences policières notamment du fait de l’état d’urgence : “Lorsque au printemps 2016 se mettent en place les premiers cortèges contre la loi El Khomri, CRS et gendarmes mobiles sont déjà en situation de surexploitation, après les attentats terroristes de 2015. Le mouvement social renaît en plein état d’urgence, alors que les lois successives qui l’instauraient pouvaient, aux yeux des policiers, empêcher les manifestations d’advenir. Et les voilà qui se retrouvent à faire du maintien de l’ordre ! Cela a produit un grave désarroi à l’égard de la loi et une vive impatience à l’égard des manifestants. Egalement, le terrorisme accroît l’autonomie policière : quand la priorité politique est une menace contre laquelle les policiers sont en première ligne, l’institution peut dicter ses vues au politique, par le biais de ses organisations syndicales. Et puis il est très difficile pour les politiques de critiquer la police dans une période durant laquelle ils ont fait des policiers, frappés eux aussi, des héros modernes.”

La police, bras armé de l’Etat, disent les auteurs

Quand on leur a posé la question “Que cela signifie-t-il politiquement dans la manière dont se conçoit l’Etat, dont il conçoit son rapport à la force ?” Ils ont répondu : “Il y a deux solutions. Soit la police est le bras armé de l’Etat, et elle est dans un rapport de stricte exécution d’une volonté politique ; soit la police est un Etat dans l’Etat, et le pouvoir politique court derrière elle en ne pouvant faire autrement qu’afficher son soutien.”

man walking on street during daytime
Deux Gilets Jaunes – DR

O. F. ajoute : “Cette autonomisation de la police, dont nous montrons qu’elle ne fait plus de doute, est très inquiétante. L’activité de maintien de l’ordre, contrairement à d’autres activités de la police, relève de la stricte exécution. Or les dernières années nous ont donné l’impression que le politique n’avait plus la main sur ses troupes. Comme toute institution, la police a vocation à croître et à s’autonomiser. Il existe dans les démocraties européennes des moyens de contrôle. Mais il y a deux particularités françaises qui jouent en sens inverse. D’abord la nationalisation de la police, qui nous vient du régime de Vichy, avec une organisation centralisée qui renforce mécaniquement le pouvoir de l’institution. Ensuite, la défaillance du contrôle. Pas de contrôle a priori du juge comme en Allemagne et pas de contrôle du Parlement a posteriori. Quelque chose s’est même abîmé ces dernières décennies. Lorsqu’en 1986 Malik Oussekine est tué par deux policiers lors des manifestations contre la loi Devaquet, deux commissions d’enquête sont formées – l’une au Sénat, l’autre à l’Assemblée nationale – qui donnent lieu à deux rapports très détaillés et constructifs. En 2015, un an après la mort de Rémi Fraisse, tué à Sivens par la grenade d’un gendarme, il sort un seul rapport de quelques dizaines de pages, dont le député Noël Mamère, qui présidait la commission, se désolidarise.”

Les Gilets Jaunes, le fruit de 40 ans de destruction du travail salarié

Les auteurs expliquent : “La protestation des « gilets jaunes » est le fruit de trois ou quatre décennies de destruction du travail salarié et des corps intermédiaires. Dans le même ordre d’idées, depuis 1995, on l’a dit, le pouvoir n’a cessé de répéter qu’il n’écouterait pas la rue. Les « gilets jaunes », c’est la forme de manifestation propre à une société néolibérale où le travail est atomisé et le syndicat dissous. Et puis il y a l’irruption des chaînes d’information continue et des live sur internet. Le moindre feu de poubelle est immédiatement diffusé, en gros plan, sur ces chaînes, avec un bandeau tel que : « Vives tensions à Nantes ». Cette simultanéité fait peser une vive injonction au pouvoir à réagir au plus vite, car l’ensemble des commentateurs présents en plateau s’étonnent : « Pourquoi laisse-t-on faire ? » De ce double point de vue, image et néolibéralisme, c’est toute une culture de la manifestation qui a changé.”

grayscale photo of people near smoke
Gaz lacrymogènes lancés par la police dans une manifestation des Gilets Jaunes – DR

Comment sortir de cela et éviter la pente autoritaire ?

Pour O. F. : “Il faut redonner du poids et de la légitimité à la manifestation. La France est un pays où, entre deux élections, il n’y a aucune expression possible pour le citoyen (pas de référendum, pas d’instrument de démocratie semi-directe). Il n’y a que la manifestation. Elle est le moyen d’assurer ce qu’on appelait auparavant la « patience civique ». Il faut donc que le pouvoir réapprenne à entendre la manifestation. Ce qui ne signifie pas, comme il le dit avec emphase, « céder à la rue ». Mais quand un mouvement social prend de l’ampleur, ne pas l’entendre est une faute politique majeure, et ce tout particulièrement quand la légitimité qu’offre le sacre de l’élection est sérieusement mise à mal par une explosion de l’abstention électorale. De tout cela il résulte que la France est clairement engagée sur la pente d’une dérive autoritaire”.