France: le meurtre de Samuel Paty est-il un moteur de politiques répressives envers les musulmans ?

L’assassinat de l’enseignant Samuel Paty a induit une série de discours et propositions politiques en France. Il est question de les analyser. La docteure en sciences politiques Corinne Torrekens pose les questions : “quelles sont leurs conséquences potentielles ? En particulier, la proposition de dissolution de certaines structures associatives musulmanes est-elle une piste efficace pour éviter de tels meurtres ?”

Corinne Torrekens écrit : “Dans un article publié le 20 octobre dernier sur Slate, plusieurs chercheurs français — dont certains signent un ouvrage analysant les réactions politiques et l’évolution de l’opinion publique à la suite des attentats — rappelaient que chaque acte de terreur appelle des réponses politiques fortes et rapides plutôt que des analyses posées ou des débats contradictoires. Selon eux, c’est la manière dont les élites politiques, au sens large, construisent leur mise en récit des attentats qui va déclencher ou non une dynamique autoritaire au sein de l’opinion. Ils tirent cette affirmation des résultats d’une succession d’études mesurant l’évolution de la tolérance de l’opinion publique envers les minorités qui démontrent qu’entre 2015 et 2018, les préjugés de la population envers les musulmans ne se sont pas accrus. Selon les chercheurs, pendant cette période, ce serait «le discours des pouvoirs publics et d’une majorité des figures publiques et associatives sur l’unité, le refus de l’amalgame et les valeurs républicaines qui auraient permis de mobiliser l’opinion sur la nécessité de répondre aux attaques sans pour autant qu’elle ne se tourne vers des boucs émissaires».

Elle poursuit : “Deux ans plus tard, la stratégie de division adoptée par le pouvoir politique français, et singulièrement par son ministre de l’Intérieur en réaction à l’horrible assassinat de Samuel Paty par un jeune radicalisé, ne s’accommode d’aucune des conclusions des auteurs de «Face aux attentats». La réaction «épidermique» des autorités françaises risque même d’enterrer ce qu’il reste de cohésion sociale alors que celle-ci est déjà fragilisée par la crise économique, sociale et sanitaire. Deux jours après le meurtre de Samuel Paty, Gérald Darmanin propose la dissolution de plusieurs structures associatives musulmanes dont le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), accusé d’être un ennemi de la République, laquelle ne peut se compromettre avec l’islamisme radical. Des figures médiatiques comme la porte-parole du mouvement En Marche, Aurore Bergé, et l’ex-journaliste de Charlie Hebdo, Zineb El Rhazoui, vont affirmer que le CCIF a participé à la cabale orchestrée sur les réseaux sociaux par le père de l’une des élèves de Samuel Paty et un prédicateur ouvertement antisémite car il est cité dans leurs vidéos“.

Or, un article poussé de Libération montre qu’en «s’aidant des outils de veille des réseaux sociaux Crowdtangle et Buzzsumo, et en vérifiant les archives de plusieurs comptes Twitter, Libération n’a pas pu trouver de messages postés par le CCIF évoquant la caricature montrée par Samuel Paty à ses élèves». Toutes les sources consultées semblent converger sur ce point : aucun élément ne semble pouvoir rattacher le CCIF au meurtre de Samuel Paty. Gérald Darmanin devra d’ailleurs rétropédaler en ce sens et affirmera que ces opérations de dissolution et de perquisition ne ciblent pas des individus en lien avec l’enquête, mais visent à faire passer un message fort à l’opinion publique.

Que révèlent l’emballement politique suite au meurtre de S. Paty ?

Corinne Torrekens dit : “De quoi est-il question alors ? De régler son compte à une association musulmane qui dérange pour les combats qu’elle mène (burkhini, foulard, etc.), notamment dans la sphère juridique, et de mettre un point final à une décennie de polémiques sur une question sensible : celle de l’islamophobie. Gérald Darmanin reproche, en effet, au CCIF de condamner l’islamophobie d’État, reconnaissant donc au passage implicitement qu’elle existe… Car c’est un véritable glissement de sens qui s’est opéré depuis quelques années et qui trouve son aboutissement dans les déclarations de Darmanin : l’islamophobie serait la façade propre et polie avancée par les islamistes pour empêcher toute critique de l’islam. Dans leurs ouvrages respectifs, les politologues Bernard Rougier et Hugo Micheron affirment tous deux que le CCIF appartient à la mouvance des Frères musulmans.

Elle précise en outre : “Or, ils n’apportent aucune démonstration empirique à leur affirmation qui constitue une antienne du débat public sur l’insertion de l’islam en Europe participant à son pourrissement et à une atmosphère de méfiance et de suspicion généralisée. Pourquoi est-ce grave me direz-vous? Parce que ce qui différencie la place des chercheurs en sciences sociales dans le débat public et leur crédibilité face aux commentateurs, c’est justement leur «densité empirique, attestée par la qualité et la quantité des informations fournies». Négliger les règles méthodologiques les plus élémentaires des sciences sociales dans le cadre d’un débat public extrêmement polarisé empêche d’appréhender l’insertion de l’islam en Europe comme un fait social comme un autre, soumis à l’examen empirique, et donne un vernis scientifique à l’explication par le sens caché . Celle-ci était déjà dénoncée, il y a vingt-cinq ans, par Jean-Pierre Olivier de Sardan, auteur de référence sur les méthodes scientifiques qualitatives : «le principe du «sens caché», invérifiable de quelque façon que ce soit et que l’on sort de son chapeau pour rendre compte d’une situation sociale, a beaucoup d’amateurs, et non des moindres.

Par définition, en quelque sorte, on se libère de toute plausibilité empiriquement fondée […] puisque qu’aucune procédure observationnelle ne peut non plus confirmer ou infirmer l’hypothèse. Or, qualifier un acteur associatif musulman d’islamiste, en raison de ses prises de position, de l’origine de ses membres et non en raison d’éléments empiriques vérifiables a pour effet de le disqualifier dans l’arène publique et de dépolitiser son action. La lutte contre l’islamophobie ne serait donc pas un champ d’action et d’engagement politique légitime puisqu’elle serait pilotée, en secret, par des islamistes. Dès lors, sous couvert de dénonciation de la radicalisation et de lutte contre l’islam radical, ce à quoi on assiste est une véritable criminalisation de l’activisme d’une partie des citoyens français de confession musulmane les renvoyant à l’injonction de discrétion déjà faite à la première génération : vous êtes là, mais nous préférons ne pas vous voir et surtout ne pas vous entendre.

Car, si l’on peut être en désaccord avec les discours et les stratégies du CCIF, il faut bien lui reconnaître qu’il utilise les moyens d’actions politiques conventionnels qui sont à sa disposition, que sont notamment le droit et l’interpellation politique via, par exemple, des campagnes de communication. Il est en cela donc à l’opposé du projet politique des jihadistes. Et si la dissolution du CCIF se confirme, il est probable que les conséquences en soient désastreuses auprès d’une partie des communautés musulmanes. En effet, l’action du gouvernement français ne ferait que donner raison à des pans entiers de la propagande jihadiste qui instrumentalise le sentiment de persécution et qui disqualifie les associations et les partis politiques jugés inefficaces, mais surtout considérés comme autant de structures complaisantes à l’égard de sociétés «impies», le tout au profit d’un appel à l’engagement violent.

Corinne Torrekens conclut donc pour tout cela : “À ce titre, les termes de «guerre sainte», «croisade» et «fatwa» utilisés par nombre de commentateurs depuis plusieurs jours, non seulement ne correspondent pas aux faits, mais surtout ne font que répandre certains concepts centraux de la propagande jihadiste, dont l’avatar le plus récent fut Daech, et d’une certaine manière les légitiment“.