«Politique et culture du tri en contexte pandémique»

Jérémie Piolat
Anthropologue et chercheur au sein du Laboratoire d’Anthropologie prospective (LAAP) de l’UCL.

Carte blanche avec Justine Vleminckx, FRESH (FNRS-FSR) du Laboratoire d’Anthropologie prospective (LAAP) de l’UCL, parue dans les colonnes du journal Le Soir, le mardi 14 avril.

« Certaines vies humaines seraient-elles considérées comme « valant plus » et d’autres comme « valant moins » ? La pandémie révèle en tout cas des discriminations au grand jour et en exacerbe la violence comme rarement ».

Questionné en 2016 par le journal Libération sur ce qu’il entendait « aujourd’hui » par « nègre », le politiste Achille Mbembe répondait : « Une classe et une race, voire une espèce d’individus, peu importe la couleur de la peau, au regard desquels la vieille distinction entre le sujet humain et la chose ne compte plus. Pis, des gens dont on n’a strictement guère besoin, une classe de superflus {…} Le problème n’est plus de les exploiter : le souhaiteraient-ils, il n’y aurait guère preneur ». Mbembe énonce ici l’avènement d’un temps, qu’il appelle autrement « le devenir nègre du monde » où une part de plus en plus large de l’humanité peut de moins en moins prétendre, même au droit d’être exploitée. Ce temps, identifiable en premier lieu à la lumière de l’expérience des racisé.e.es (celles et ceux discriminés au nom de leur origine, leur apparence et leur nom), est celui de la nécro-politique, la politique qui donne la mort, ou, comme le rappelle le philosophe Norman Ajari (2), l’instille dans le quotidien des discriminés.

Un positionnement qui interpelle

Or la culture et l’imaginaire qui structurent la nécro-politique, à l’heure de la pandémie du coronavirus, nous sommes désormais nombreux à pouvoir en faire l’expérience. Cette culture est celle de ce que nous appellerons le « tri » ; une culture, au cœur du néolibéralisme, en vertu de laquelle la mort et la souffrance des subalternisés, des « superflus », de celles et ceux qui vaudraient moins, du point de vue racial, classial, et du genre, peuvent faire partie de l’équation fondatrice. Il en va de même des personnes âgées, considérées et gérées comme des fardeaux par les pouvoirs publics belges ou français, pour ne parler que d’eux, qui investissent peu dans les soins dédiés aux plus vieux, et qui perçoivent plutôt le vieillissement de la population comme une charge économique trop importante, principalement liée au versement des pensions de retraite. Cet aspect, culturellement situé, interpelle au plus haut point les migrants subsahariens et maghrébins rencontrés au cours des recherches de P. J. Piolat.

Le rejet des « valant moins »

Cette « culture néolibérale du tri », nous la savions à l’œuvre, de longue date, sous sa forme la plus radicale, à l’endroit des migrants extra-occidentaux : tri entre celles et ceux qui ont le droit de passer la frontière, et celles et ceux soumiss à l’obligation d’y attendre au péril de leur vie et de leur santé ; tris, encore – pour les rares qui passent – entre celles et ceux autorisés à vivre une vie un minimum décente et normale, et celles et ceux assignés à une existence traumatique faite de peur de l’expulsion, de grèves de la faim, de contrôles au faciès, et de tout un ensemble de discriminations justifiées par leur origine, leur apparence, leur peau, leur nom.

Notre travail de chercheurs nous a malheureusement appris que le discours dominant circulant sur les migrants, au sein et en périphérie de nos terrains, les instaurent généralement sinon comme des envahisseurs archaïques du moins comme des victimes n’ayant rien d’autre à apporter que leur demande d’aide et leur rêve d’un eldorado occidental ou encore comme les représentants de sociétés structurellement sexistes. Ce discours dominant instaure les migrants comme des « valant moins ». Ainsi, force n’est-il pas de nous demander à ce point si ce discours n’a pas participé, dans une certaine mesure, à rendre tolérable la politique radicale du tri dont les migrants sont la cible ?

Une culture ordinaire de la sélection

Cette politique a sans doute nourri inévitablement chez nos gouvernants belges et français – et sans doute également en nous autres, citoyens – une certaine culture ordinaire de la sélection entre les « valant plus » et les « valant moins » ; une culture qui légitime et actualise des formes d’exploitations économiques et un ensemble d’inégalités (la différence salariale entre hommes et femmes, par exemple). Imprégnés par ce système de pensée – selon lequel certaines vies valent moins que d’autres – les représentants de nos sociétés modernes et démocratiques sont devenus incapables d’anticiper, dans un contexte de mondialisation libérale effrénée et de désastre climatique, la possibilité d’une catastrophe. C’est ainsi que ces dernières années, aveugles et sourds aux revendications des actrices et acteurs du terrain, ils ont installé un régime d’austérité dans le secteur de la santé et ont offert une place de choix aux industries pharmaceutiques animées par le profit, au détriment d’une vraie politique de santé publique. C’est ainsi, aussi, qu’ils ont imposé des restrictions budgétaires au secteur social, conduisant à précariser les travailleurs, en manque d’effectifs et de moyens, censés venir en aide aux plus précaires. Dès lors, quand la catastrophe survient, et on peut supposer que la crise actuelle en est une, l’ensemble de ces mesures posées par nos gouvernants révèle combien l’hypothèse selon laquelle les plus fragiles « valent moins », et donc peuvent prioritairement mourir en cas de pandémie, est d’une certaine manière, une hypothèse acceptable. Elle est d’autant plus acceptable dans un contexte néolibéral où l’individu est considéré comme seul responsable de son propre destin, de sa propre santé, de ses propres réussites et échecs, ainsi que, pour l’heure, de son confinement.

Une protection sélective

Cette culture et mise en pratique politique du tri, en temps de pandémie du coronavirus, se révèle dans toute sa densité. Au-delà du sort terrifiant des migrants non régularisés, la pandémie et sa gestion exacerbent les discriminations et inégalités à l’œuvre, au point d’engager le pronostic vital et la santé mentale des moins bien lotis.

Ainsi, nous a-t-on dit de nous confiner et, pour certains de ne plus travailler, pour d’autres de continuer à travailler à tout prix en télétravail (sans se soucier de savoir qui possédait les conditions de ce télétravail et qui ne les possédait pas) tout en s’occupant de leurs éventuels enfants (qui doivent aussi « télétravailler » et être accompagnés). On nous a dit encore de nous protéger, de nous laver les mains avec du gel, de porter des masques. Et après plus de quinze jours d’état d’urgence sanitaire, aucun gel, aucun masque n’était encore distribué. L’Europe – mondialisation oblige – n’en a pas, elle n’en a pas produit. Seuls les mieux lotis économiquement, ou les plus malins, peuvent donc s’en procurer et se protéger. La question devra donc être posée : combien de morts auraient pu être évitées si nous avions eu des masques dès le commencement de la pandémie, si les Etats avaient pensé qu’il relevait d’une dimension incontournable de sociétés dites démocratiques de faire preuve d’anticipation, et de ne pas amenuiser le système de santé publique ?

Une éthique contestable

L’Europe de la rigueur budgétaire n’a plus non plus suffisamment de « réactifs », produits indispensables pour organiser un dépistage de masse préventif. Elle manque également d’appareils respiratoires, de lits d’hôpitaux, de places, de curare pour les anesthésies. Il faut donc choisir entre qui peut être sauvé et qui peut mourir, en fonction des chances de guérison et à partir d’une éthique qui distingue celles et ceux dont la mort est acceptable (les vieux, principalement) de celles et ceux dont elle est inacceptable, les jeunes (2). Face aux insuffisances qui découlent de choix politiques, l’« agisme » et le « validisme » – des discriminations respectivement liées à l’âge et la validité physique et mentale d’autrui – s’affichent comme des critères valables de sélection.

Quant au confinement, malheur à celles et ceux qui n’ont pas de maison avec jardin ou un grand appartement. Malheur aux personnes âgées, à tous celles et ceux porteurs d’un handicap ou encore à celles et ceux dont la constitution physique est coupable de ne pas être assez résistante. Malheur encore aux femmes avec un conjoint violent, et aux familles dont un enfant est porteur d’un handicap physique ou psychologique. Pour toute une série d’enfants autistes ou TDAH, à l’heure où nous finissons ce texte, les suivis ont cessé. L’enfant porteur d’une spécificité socialement problématique ne peut plus rencontrer ses thérapeutes.

Darwinisme social

Par ailleurs, l’ensemble des travailleurs impliqués dans le secteur de la santé (les soignants mais aussi les techniciens de surface, les responsables de sécurité, etc.), souvent racisés et femmes – et socio-économiquement peu considérés –, est insuffisamment protégé.

Il en va de même pour celles et ceux, sans lesquels les vivres manqueraient et les rues ne seraient pas nettoyées, obligés de travailler : camionneurs, manutentionnaires, caissiers et caissières de supermarchés (souvent racisés et classisés), éboueurs. Le statut de tous ceux et de toutes celles-là – et de celles et ceux que nous oublions – est désormais assez proche de celui de « chair à virus ». De fait, elles et ils se retrouvent obligés de s’exposer pour assurer la survie de celles et ceux jouissant du privilège de devoir se confiner. Le darwinisme social éclate dans toute sa violence. Le privilège des uns, les assignés aux confinements inégaux, se paye de la subalternité des autres, les travailleurs des classes les plus modestes obligés de s’exposer pour assurer la survie des confinés. Depuis que nous habitons le coronavirus, pour reprendre l’expression du géographe Jacques Lévy (3), sur ces travailleurs exposés, aussi, la politique du tri sévit : les plus fragiles d’entre eux ne survivront pas.

Racisme biologico-médical

La politique du tri humain, à l’œuvre dans nos sociétés, et impactant de longue date sous sa forme la plus radicale les migrants, se révèle donc désormais, dans toute sa violence, à l’entièreté des populations des sociétés européennes, et nous menace toutes et tous, au nom de notre place dans les hiérarchies raciale, classiale et genrée, mais aussi au nom de notre âge, de notre niveau socio-économique, de notre corps, de notre insuffisamment bonne constitution physique (vieux, malades, handicapés) – ce qui relève du racisme biologico-médical dont parlait Michel Foucault – ou psychique. En contexte pandémique, la nécro-politique, la politique du tri humain et donc de la sélection – entre qui vaut et qui ne vaut pas la peine d’être sauvé –, subie de longue date par les migrants qui n’ont pas attendu le coronavirus pour en mesurer les effets – élargit son emprise.

Une banalisation progressive

Dès lors, la crise du coronavirus et sa gestion ne nous permettent-elles pas de déceler, dans la politique radicale du tri réservée par l’Europe aux migrants, le signe d’un imaginaire politique susceptible de nous impacter toutes et tous ? Ne témoignent-elles pas d’une banalisation progressive et profonde des discours et des pratiques qui discriminent les vies « valant plus » de celles « valant moins », selon des critères arbitraires liés à la race, à la classe, à la sexualité, au genre mais aussi à l’âge ou à la fragilité physique ou psychique de certains de nos concitoyens ; des discriminations que la pandémie révèle au grand jour autant qu’elle en exacerbe la violence comme rarement ?

(1) Norman Ajari, La dignité ou la mort, 2019, La Découverte / Les empêcheurs de penser en rond, Paris, pp.28-30.

(2) Amselle J-L, 2020, Peut-on penser le post-coronalisme ?, Opinion, 5p.

(3) Jacques Lévy, 2020, L’humanité habite le Covid-19, AOC.

*P. Piolat travaille sur les représentations dominantes relatives aux migrants extra-occidentaux au sein des sociétés européennes, J. Vleminckx travaille sur un mouvement spirituel transnational et à partir de lui, sur la culture néolibérale et ses effets sur les individus, leur rapport à soi et aux mondes, et sur le faire collectif.

Jeremie Piolat

Chercheur et anthropologue au sein du Laboratoire d’Anthropologie prospective (LAAP) de l’UCL (Université catholique de Louvain).

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