Afrique : des bâteaux français et espagnols pratiquent l’esclavage, selon des marins ivoriens

Le journal d’investigation français Mediapart a enquêté sur les conditions de travail des marins pêcheurs ouest-africains à bord de bateaux français et espagnols. Le constat est lourd : discriminations, mauvais traitements, injures racistes répétées et rémunérations dérisoires. Le vieux démon de l’esclavage a-t-il vraiment disparu du continent Africain ? La question semble devoir être posée.

Le thon en boîte des marques Saupiquet ou Albacora a comme un arrière-goût de racisme“, écrit Mediapart, ce 24 août. Des marins pêcheurs ivoiriens, faute de solution alternative professionnelle, ont accepté de travailler à bord de thoniers français et espagnols. En retour, ils subissent, disent-ils, des injures racistes aux grossièretés. Notamment : « Regarde-moi ce singe ! », « Sale nègre », « Hijo de puta », « Va chier ! ». Mais ils n’ont pas d’autres choix que de subir cela pour survivre, nous dit Mediapart.

Discriminations et inégalités (et jusqu’à 19 heures de travail par jour)

« À bord du bateau, les Blancs sont aux postes de commandement tandis que nous, les Noirs, sommes assignés aux tâches manuelles et physiques », déplore un travailleur, qui travaille pour une compagnie du groupe Albacora (Espagne).

« On fait tous les travaux difficiles, enchaîne un autre. Même ceux que le mécanicien devrait faire. Pendant ce temps, l’équipage blanc se repose et nous crie dessus. » Depuis sept ans, Alain* travaille sur des bateaux espagnols d’Albacora, pour des journées de travail allant de cinq à dix-neuf heures, sans pause.

Un marin explique : « Un jour, j’ai fait de la peinture durant des heures pour m’entendre dire de tout refaire une fois que j’avais fini. Le commandant nous traite comme des moins que rien, l’esclavage existe toujours ! » Le plus dangereux, selon lui, serait lorsque les marins se verraient demander de nettoyer le pont alors que le bateau est en mouvement. « On doit le faire à quai pour éviter tout risque d’accident. »

Au port autonome d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, les docks sont impénétrables sans le badge d’une compagnie opératrice. Il faut s’enfoncer dans les quartiers en périphérie de la capitale économique, connus pour abriter les pêcheurs, pour espérer croiser leur chemin.

Les marins ont peur de parler

Une maison « en dur » se résume à quelques murs en béton brut percés de minuscules fenêtres sans carreau. Pour les autres, des cabanes en tôle froissée à même la terre. « Les marins sont maltraités et ont peur de parler. C’était déjà le cas à mon époque et ça continue aujourd’hui. Ils sont aussi très mal payés, un salaire d’un Français peut payer tous les pêcheurs africains. »

Photo de Miguel Castro Castro.
Une équipe de pêcheurs (photo servant d’illustration) – Facebook Miguel Castro Castro D.

Un autre marin vient le rejoindre sur le banc avec trois camarades. Mediapart écrit son parcours : “À 31 ans, l’homme travaille en mer depuis sept ans. Son visage juvénile tranche avec des avant-bras et des mollets balafrés de cicatrices et de brûlures. Il vient de mettre pied à terre après quatre mois en mer durant lesquels, à cause de la pandémie de Covid-19, il n’a pas eu le droit de débarquer une seule fois. En temps normal, c’est autorisé le temps d’une nuit ou lors des relèves“.

Il n’ose pas parler dans un premier temps au journal français. Sous le regard désapprobateur de l’ancien, qui l’invite à briser le silence, sa langue se délie : « Je descends tout juste du Montecello, de l’entreprise espagnole Calvopesca El Salvador, mais je navigue aussi sur le Via Avenir de Saupiquet. On nous paie mal. Le salaire français est meilleur, mais la prime au tonnage est très faible. » Moins de 600 CFA par tonne (0,90 euro), contre 1 000 à 2 000 CFA chez les Espagnols (1,50 à 3 euros).

On explique aussi que les Espagnols sont « moins durs, moins agressifs ». Les équipages français sont présentés comme des chefs « qui ne font pas grand-chose, alors qu’ils sont payés bien plus », mais qui sont surtout « racistes ». « Ils n’aiment pas les Noirs, tranche Célestin. Et si on n’aime pas ta tête à bord, tu es foutu, car on va t’exploiter. »

Contacté, le BEA Mer indique avoir enregistré, depuis 2018, deux accidents mortels à bord de thoniers français, l’un dans l’océan Indien et l’autre dans l’Atlantique. Mais rien ne permet au bureau d’enquête de faire le lien entre ces récits et des problèmes de sécurité à bord.

« Mon frère travaille pour les Espagnols et m’a raconté que son ami avait fini le corps tranché en deux parce que le bosco [maître de manœuvre – ndlr] avait trop bu et avait forcé sur la manivelle, faisant céder la corde… Ils ont mis son corps dans un sac plastique qu’ils ont entreposé dans la chambre froide et ils ont demandé à l’équipage africain de poursuivre le travail », raconte un ancien habitant du village. « Moi, j’ai perdu un pouce en travaillant. J’ai été dédommagé 1 000 euros », complète Constant.

Les blancs séparés des noirs

Tous les récits se rejoignent et révèlent des injustices flagrantes. « Les Français ne nous laissent pas manger le même poisson qu’eux, raconte encore un marin ivoirien. Parfois, on pêche de grosses pièces que les Blancs gardent pour eux. Nous, on n’a pas le droit. Les seuls poissons qu’on peut manger sont les petits de moins bonne qualité, les bananes et les chachas. »

Et Constant de poursuivre : « Certains jours, lorsqu’on ne trouve pas assez de poisson en mer, on nous prive de repas. C’est pourtant inclus dans la mission. » Alfred*, cuisinier sur un bateau français pendant plus de vingt ans, a été licencié l’an dernier pour une histoire de Magnum proposés à un équipage qui préférait des boules de glace au chocolat avec amandes effilées…

Il confirme les informations relatées par ses confrères : des postes à responsabilités réservés aux Blancs, des couchettes individuelles pour les Européens mais partagées par au moins quatre personnes pour les Ouest-Africains. Des réfectoires divisés, aussi, « le carré blanc et le carré noir », avec des horaires et menus différents. « Il y a des produits qu’on n’a pas le droit de servir aux Africains, affirme Alfred, comme la côte de bœuf et le bon poisson, réservés aux Français. »

Un scientifique observateur des faits confirme le racisme à bord

Un scientifique, ancien observateur sur les bateaux, vient contredire ces faits. « Pour toute personne qui embarque avec un regard objectif, la ségrégation saute aux yeux. Certaines raisons peuvent l’expliquer, sans le justifier : les Africains et les Européens, surtout les Français, demandent des choses très différentes au cuistot. Cela peut entraîner des tablées divisées mais ne justifie pas que la conception même de ces bateaux soit faite pour que les équipages soient séparés », analyse-t-il.

L’homme ajoute avoir assisté à « des engueulades systématiques », des propos « malheureux parfois, clairement racistes » et beaucoup de « disputes qui dégénèrent », avec, sans surprise, des Européens prenant le dessus sur des Ouest-Africains.

« L’officier blanc a tous les droits, même celui d’insulter l’Africain, mais ce dernier n’a pas le droit de répliquer. C’est grave pour des pays qu’on donne en exemple pour les droits de l’homme », tacle Alfred, le cuisinier, qu’on a tantôt qualifié de « sale bamboula », tantôt de « bonobo ». « Ces navires sont le prolongement des territoires européens, mais le droit ne s’y applique pas. »

Au port d’Abidjan, Yobo, juriste membre du syndicat de défense de pêcheurs Symicomoopa, croule sous les dossiers litigieux. « Les officiers européens traitent les Africains comme des bêtes… » Dans son petit bureau, les murs sont recouverts de photos des marins qu’il défend. Il ouvre un dossier au hasard : « Là, on a un officier qui a proféré des injures et le pêcheur a répondu. Il a donc été débarqué. Et les compagnies européennes se foutent des procédures. » Il constate que, bien souvent, le marin doit attendre entre six mois et un an pour obtenir ses droits de rupture.

C’est le cas d’Alain, qui a osé se plaindre des mauvais traitements qu’il subissait à un représentant d’Albacora au niveau local. « C’était il y a un an et huit mois, et, depuis, on ne m’a plus donné de travail », soupire-t-il. Sa femme concocte des plats qu’elle vend devant sa porte pour leur permettre de survivre.

“Les blancs sont supérieurs”

Mathurin, 42 ans, marin pour l’entreprise Saupiquet depuis seize ans, affirme à Mediapart, ne pas avoir « cautionné » les insultes d’un commandant à l’égard des Noirs. « On m’a répondu qu’il était Blanc et donc supérieur à nous. Il a fait un rapport sur moi et on m’a coupé mes primes. » Son ami a été débarqué pour avoir refusé d’être « l’esclave » d’un autre Blanc à bord. « Sans être licenciés, ils se retrouvent coincés à la maison, sans salaire et sans droits. ».

C’est une situation qui ne laisse pas indifférent compte tenu des comportements esclavagistes de la France et de l’Espagne pendant des siècles.