Blankenberge : «quand la presse écrit “jeunes bruxellois”, il faut lire “arabes”», dit C. Leterme

Cédric Leterme est chargé d’étude pour le Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea) et au Centre tricontinental (Cetri). Ce 12 août, il a écrit une carte blanche dans la Libre au sujet des “événements” de Blankenberge (à la côte belge), où la police était intervenue, parfois non sans violence, et qualifié les jeunes “qui ont le profil” de “amoks” (c’est-à-dire des “enragés”). Dès la gare, suite aux incidents sur la plage, la police avait décidé de faire du profilage (comme nous l’avons rapporté) et de renvoyer éventuellement les jeunes chez eux. Cédric Leterme a donné son opinion sur tout cela. ODP News avait couvert les événements avec la police sur la plage mais aussi à la sortie d’un magasin.

Cédric Leterme comme sa carte blanche par une “mise au point” de la situation globale sur fond de vacances en temps de covid et de destruction de la nature : “Commençons par le début. D’un côté, une crise sanitaire qui dure depuis plusieurs mois et qui a poussé – de gré ou de force – de nombreux Belges à rester au pays pour les vacances. De l’autre, une vague de chaleur record qui s’étale sur plusieurs jours et qui transforme en fournaise invivable des quartiers entiers de nos grandes villes surpeuplées et bétonnées“.

Le ton est donné tout de suite. Le contexte aussi. Le problème est donc profond pour le chargé d’étude au Gresea et au Cetri. Il est logique pour lui dans ce cadre que “les gens allaient se rendre en masse dans les rares lieux où la chaleur allait être (un peu) plus supportable“. Et qu’il était aisé de deviner qu’avec les “mesures sanitaires en vigueur, cette situation allait être potentiellement explosive”.

Problème de gestion

C’est là que le chercheur Cédric Leterme point un problème de gestion de cette arrivée massive de gens, par grosse chaleur. Cela aurait dû être anticipé. Pour lui, cela ne l’a pas été. Il dit : “(…) plutôt qu’anticiper au mieux en agissant de manière coordonnée et surtout dans un souci d’équité à travers le pays, c’est le chacun pour soi et la répression qui ont largement prévalu, alimentant des frustrations déjà exacerbées par des mois de (dé)confinement, dont la gestion chaotique et contradictoire a été éprouvante pour tout le monde, mais surtout pour les personnes les plus fragilisées et marginalisées de la population“.

Le terme “Amok” est douteux

Cédric Leterme écrit dans la Libre : “À ce stade, une grande partie des médias et certains partis politiques condamnent sans ménagement de “jeunes Bruxellois” [lisez “arabes”]. Une certaine presse flamande va jusqu’à utiliser le terme d’Amok qui, avant d’être populariser par Stéphane Zweig, désigne une “rage meurtrière incontrôlable” ! Rien que ça. Il y aurait donc des Amok lors des matchs de football, à la fin de chaque kermesse villageoise ou tous les soirs dans le Carré à Liège…”

La presse est moins le problème que le potentiel racisme des forces de l’ordre

Il se désole du traitement de la presse “traditionnelle” de cet événement. Mais pour lui, ce n’est pas le fond ultime du problème. Il continue son texte en disant : “Laissons là la couverture médiatique “douteuse” du non-évènement. Notre propos vise plutôt à pointer un climat général qui ne pouvait que favoriser ce type d’incident. D’ailleurs, sans donner lieu à des images aussi spectaculaires qu’à Blankenberge, de nombreux autres accrochages ont été répertoriés ce week-end entre forces de l’ordre et “touristes d’un jour”. Preuve que le problème n’est pas uniquement lié à des “bandes de jeunes en provenance de Bruxelles” (sic).”

Il craint pour le futur : “C’est la deuxième certitude, ces situations vont se multiplier et s’aggraver à l’avenir. La destruction de notre environnement est déjà responsable de la fréquence croissante des épidémies depuis quelques décennies, ainsi que de la multiplication des épisodes climatiques de plus en plus extrêmes. Et encore, à en croire l’ensemble des spécialistes sur le sujet, ce n’est qu’un avant-gout des chocs environnementaux à venir…”.

Face à cela, la solution est l’écologie véritable pour Cédric Leterme

Cédric Leterme évoque une piste pour sortir de ce qui est pour lui un problème structurel et qui peut se reproduire : “Face à cette perspective, on en revient donc à l’alternative formulée il y a longtemps déjà par des penseurs comme André Gorz : sortir de la crise écologique par le haut… ou par le bas. Dans un texte de 1974 (!) intitulé “Leur écologie et la nôtre”, Gorz insistait déjà sur le risque de voir le capitalisme intégrer la contrainte écologique au détriment de larges pans de la population. Dans un tel scénario : “le capitalisme, loin de succomber à la crise, la gérera comme il l’a toujours fait : des groupes financiers bien placés profiteront des difficultés de groupes rivaux pour les absorber à bas prix et étendre leur mainmise sur l’économie.”

Il ajoute : “Le pouvoir central renforcera son contrôle sur la société: des technocrates calculeront des normes ‘optimales’ de dépollution et de production, édicteront des réglementations, étendront les domaines de ‘vie programmée’ et le champ d’activité des appareils de répression. On détournera la colère populaire, par des mythes compensateurs, contre des boucs émissaires commodes (les minorités ethniques ou raciales, par exemple, les ‘chevelus’, les jeunes…) et l’Etat n’assoira plus son pouvoir que sur la puissance de ses appareils: bureaucratie, police, armée, milices rempliront le vide laissé par le discrédit de la politique de parti et la disparition des partis politiques. Toute ressemblance avec la situation actuelle n’a évidemment rien de fortuite… Knokke “l’opulente” se barricade pendant que les forces de l’ordre font le ménage à Blankenberge ou Coxyde…

Voilà pourquoi il faut sortir de l’économie capitaliste. Il dit pour conclure : “Pour l’éviter, il faudrait, toujours selon Gorz, “une attaque politique, lancée à tous les niveaux, [qui] arrache [au capitalisme] la maîtrise des opérations et lui oppose un tout autre projet de société et de civilisation”. Un projet de “décroissance délibérée” dans lequel la nécessaire réduction de nos niveaux de production et de consommation collectifs irait de pair avec une redistribution radicale des richesses et surtout du pouvoir politique et économique. Une démocratie authentique en somme, à la fois sociale et écologique, à l’inverse du fascisme éco-sanitaire qui prend forme sous nos yeux au seul bénéficie d’une minorité de nantis. Il n’est pas trop tard pour espérer faire advenir ce second scénario. Mais à en juger par la séquence politique qui vient de se dérouler, le temps presse“.